Il est gras, dodu et toujours en train de ronchonner. Non, ce n’est pas Pierre Menès. Je parle bien évidemment du félidé le plus connu au monde : Garfield. Garfield, pour ceux qui ne connaissent pas ce chat aux aventures éponymes, c’est un monument de la bande dessinée section humour bon enfant. Par bon enfant je veux dire par là que l’on est bien loin des sales blagues de l’écho des savanes et du garçon imbibé des menstruations de sa donzelle après lui avoir léché la liquette en période rouge. Le tout agrémenté du petit détail qui va bien : la petite rondelle de merde collée au même menton de ce charmant éphèbe. Tout ça pour vous expliquer que les pérégrinations du matou ne sont pas à base de chasseur qui se fait enculer par un grizzly ou d’un explorateur qui se fait enfiler par la totalité d’une tribu de sauvageons.
Non, Garfield est bien plus raffiné que cela et ses ressorts comiques reposent sur sa haine chronique des lundis matins, des araignées, des régimes, des postiers ; mais aussi de son amour incommensurable pour les lasagnes, le café, la sieste, la télé et surtout de Pooky, son ours en peluche. La série fut très vite un succès mondial grâce à son univers simpliste et son esprit toujours très léger. Bien évidemment, nombre de produits dérivés virent le jour dont deux horribles adaptations au cinéma qui ne restituent rien de sa gloire à l’œuvre originale. Parce que merde, c’est quand même Cauet qui fait le doublage de la version française…
Ce qui nous intéresse, c’est la quatrième adaptation du félin orangé, Garfield : Caught in the act, sorti en 1995 sur la console qui est plus forte que toi et un an plus tard sur la machine qui était trop chère pour toi, le Personal Computer. Une adaptation sur le mange-piles de Sega vit aussi le jour et se paye même le luxe d’être plus complète que la version salon, un comble.

Le scénario a été développé par un programmeur en pleine période de divorce qui devait aller récupérer sa voiture à l’autre bout de la ville avant dix-sept heures, puisqu’il tient sur un timbre-poste. Un après-midi, le gros minet se reposait de son intense repas devant la télé, le cul vissé dans le canapé. Soudain, Odie surprit Garfield avec son « Bark » habituel, ce qui fit sauter notre héros au plafond. En retombant, il se vautra sur le poste et l’explosa en mille morceaux. Pour la première fois de sa vie, il se mit à craindre la réaction de John et décida de reconstituer l’appareil. Ayant recollé le tout comme il le put, il jeta les dernières pièces restantes derrière le canapé. Sauf que manque de bol, cet amas de ferraille se transforma en une terrible créature nommée « Glitch » en version originale ou « Signal transitoire » en français (magie de la traduction), qui le transporta dans l’écran ! Et c’est à vous qu’il incombe de retrouver les composants manquants dans des niveaux inspirés des plus grands classiques d’Hollywood tels que Dracula, Casablanca ou l’Île au Trésor.
On lance la cartouche, c’est beau. Et l’animation, comme la plupart des jeux de l’époque adaptés de bandes ou de dessins animés (Tintin, Pinnochio, Les Schtroumpfs), est tout proprement fabuleuse. Cela s’explique d’une manière très simple, puisque tous les sprites du soft ont été conçus et dessinés par Jim Davis (le créateur de la série) himself. Il suffit de voir l’animal se dandiner sur un semblant de pont de singes pour se dire qu’il n’a rien à envier à la grâce d’un Stallone dans Cliffhanger. Les environnements sont vraiment clinquants et j’ai en tête une caravelle au crépuscule d’une crique enclavée dans une île des Caraïbes, ou même une façade émiettée des rues de Casablanca battant au rythme des complaintes des autochtones quinquagénaires, hurlant à la pleine lune, dont les rayons vont se refléter sur les paisibles buildings de la ville. Le jeu est tout simplement un bijou et il est un parfait exemple de ce que l’on pouvait faire de mieux sur Megadrive. Mention spéciale à la rivière de pipi du monde préhistorique.
D’ailleurs, en parlant de plastique, Garfield me fait penser à une autre beauté fatale : la belle au bois dormant. Puisque comme la princesse, il avait tout pour réussir avec ses qualités esthétiques. Mais comme dans le conte de Charles Perrault, une fielleuse fée a décidé de se pencher sur le couffin du chaton pour dire que non, ce flim ne serait pas un flim sur le cyclimse, et que non, notre quête ne serait pas un long fleuve tranquille.
Tout d’abord, le gameplay a été conçu par un informaticien que Jim Davis a brutalisé dans sa jeunesse en lui enfonçant de la moutarde dans le nez deux fois par jour. Le personnage est plutôt mou et les sauts sont imprécis. C’est le bonheur de ces jeux où les zones de décollage et d’atterrissage ne sont pas clairement définies. De ce fait, il n’est pas rare de chuter d’un pallier à cause d’un creux que l’on n’aurait pas remarqué ou de déclencher un bond qui viendra s’écraser contre une branche dont on ne se doutait pas l’ombre d’un instant qu’il s’agissait d’un obstacle. C’est assez horripilant quand on vient d’escalader une demi-dizaine d’étages de lianes tropicales et que l’on se retrouve, à cause d’une jouabilité médiocre, au point de départ. C’est même carrément frustrant. Sinon, hormis le saut qui s’effectue via le bouton C, A permet de jeter un projectile qui varie selon le niveau (le crâne pour le monde de Dracula, la bombe pour les pirates, etc) et B sert à donner un coup d’estoc. Et là encore, magie des jeux de ce temps révolu, les collisions sont très approximatives et vous avez intérêt à être sur le qui-vive à chaque ennemi.
À propos de vos adversaires, la difficulté a été élaborée par un développeur dont la femme est l’amante de Davis et il va falloir vous accrocher. Déjà, choisissez le mode « Kitty ». Car d’une, il allège la difficulté et de deux, il donne de précieux indices quant au parcours à suivre, puisque certains tracés peuvent vite devenir laborieux. Quant à votre barre de vie, vous possédez dix unités télévisuelles qui régressent à chaque fois que vous vous faites rosser et qui peuvent diminuer très rapidement. Je me souviendrai toujours du premier niveau où, après avoir rencontré deux squelettes, je trépassai sous leurs jets d’os avant de périr dans un souterrain où je croisai la route d’un fantôme un brin trop hargneux. Or, un jeu où l’on meurt dès les premiers pas, j’appelle ça un soft à la difficulté Ghost’N Goblinsien. Bon, je suis peut-être un brin méchant car avec un peu de die & retry, vous retiendrez vite les paterns de vos opposants et serez bien aidés par les innombrables pizzas et autres hamburgers qui vous redonneront santé et sourire. Mais bordel, si cette maniabilité avait pu plus s’inspirer des Marios et autres Contra, nous n’en serions pas là.
La durée de vie elle, a été pensée par un game-designer qui est un enfant illégitime né d’un viol, à qui l’on a montré les photos de l’acte pour ses huit ans. En effet, l’histoire ne possède que six malheureux niveaux… Et encore, je suis sympa de considérer le boss final en tant que tel. D’ailleurs en parlant de lui, il est l’exemple type du level design raté puisqu’il ressemble à un mélange entre une mante religieuse, une prise électrique et un fil barbelé. De plus, on lui a donné ce faux air de 3D qui était tant en vogue à l’époque et qui aujourd’hui fait franchement tache. Mais pour en revenir aux péripéties du matou, cinq « vrais » mondes, c’est beaucoup trop peu. Surtout que montre en main, on peut les finir en une trentaine de minutes. D’accord, la complexité du soft viendra artificiellement pallier le problème, mais quand même. Et ce n’est pas les niveaux bonus d’entre deux escapades qui viendront changer la donne. Car il vous faudra nombre d’essais avant de saisir le principe du tape-taupes et je ne vous parle même pas du pseudo shoot’em up avec un Garfield qui a les pouvoirs de Goldorak, mais surtout celui de vous rendre épileptique.
Mais le vrai scandale c’est que la version Gamegear se paye le luxe d’être plus étoffée ! Sur la nomade de Sega, vous trouverez deux aventures supplémentaires, une se déroulant dans le grand froid des tribus vikings et une autre dans la forêt de Sherwood abritant un renégat bien connu. En fait, le jeu possède trois mondes additionnels mais pour cela il fallait les télécharger sur le Sega Channel, une chaîne du câble américain qui apparut en 1994 et permettait d’avoir du contenu en extra. Elle s’éteignit deux ans plus tard, emportant avec elle mes minces espoirs de voir un jour ce download.
Vous ai-je parlé de l’enveloppe sonore ? Non, et c’est bien normal car les musiques et les bruitages pourraient être qualifiés de « bof ». Et puis de toute façon, même si l’on avait converti les musiques d’Armageddon au format « .midi », cela n’aurait pas suffi à redorer le blason du félin. C’est dire.
Au final, si le jeu avait eu le double de niveaux, une maniabilité et une difficulté un brin plus abordable, il aurait pu, sans révolutionner le genre, s’imposer comme un titre fort sympathique à la beauté fatale. Au lieu de ça vous risquez plutôt de vous arracher le peu de cheveux qu’il vous reste ou de briser nombre de manettes sur le crâne de vos lardons. Vous vous retrouverez ainsi seul et délesté de votre famille. Nous ne te remercions pas Garfield, et il est à croire que toutes les adaptations dérivées de ta fabuleuse série sont vouées à l’échec. Tu m’as déçu Batman.